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Chapitre 11: Bye bye Mauritanie!

Nouakchott, à l’instar de Nouadhibou, a des airs de paradis. Pas exactement pour les mêmes raisons, car c’est une ville grouillante et sans grand intérêt qui a supplanté le décor unique de la Baie du Lévrier et du Cabanon 3. Seulement voilà, imaginez une grande maison avec des ventilateurs. Dans le hall d’entrée trône une table de ping-pong et à deux pas de ma chambre se trouve un frigo remplit de bières belges. Pour finir, Manu possède une bibliothèque monstrueuse, certainement la mieux fournie du pays concernant les ouvrages mauritaniens !

Le lundi 3octobre, j’arrive vers 16h30 à Nouakchott, après une journée de 110km où je passe mon, attention… 5’000ème kilomètre depuis Lausanne !!! Je retrouve Manu qui m’escorte jusqu’à leur maison. Il m’avait averti il y a quelques jours à Nouadhibou : «  Tu verras, avec le boulot de Tom on a une immense maison. C’est quand même à la limite du raisonnable … ». C’est vrai que cette maison a des allures de palais. Une immense terrasse, un jardin très vert, une cuisine bien garnie, de nombreuses chambres d’amis…etc. Manu et Tom vivent ensemble à Nouakchott depuis le début de l’année, et avant cela ils vivaient en Belgique. Tom travaille au sein de la délégation de la  communauté européenne en Mauritanie. Il est anglais d’origine et a rencontré Tom à Pau il y a environ 10 ans à l’université. Manu est professeur de littérature mauritanienne francophone à la fac de la capitale. Il écrit aussi des chroniques littéraires dans un journal local. Comme il passe beaucoup de temps à travailler à domicile, c’est lui qui me fait découvrir la ville. Je lui pose aussi de nombreuses questions sur la littérature mauritanienne que je ne connais pas du tout. Par exemple, j’apprends que la poésie est un art extrêmement populaire chez les jeunes. Parfois, ils se retrouvent et font des Battle de poésie ! Malheureusement, les publications de textes sont souvent faites à l’arrache. La relecture est partielle (comme sur 20kmh.net!) et de nombreuses fautes de mise en page, d’orthographe et de syntaxe se trouvent dans tous les ouvrages ! Suite à ses conseils, j’achète deux livres du cru. Je vous en donnerai des nouvelles !

Alors que je m’installe, je réalise à quel point ma situation est insolite ! Je suis en République Islamique de Mauritanie, et je loge chez un couple gay au frigo remplit d’alcool et de saucisses de porc confites et pour couronner le tout, mon visa est expiré ! Quand je pense à toutes les personnes qui m’ont imploré de zapper la Mauritanie, je ne regrette en rien mon choix de traverser ce pays malgré tout.

Durant ce séjour, je vais rencontrer une partie de la scène des expatriés européens de Nouakchott. Certains bossent pour des ONGs, d’autres pour les ambassades ou tiennent des restaurants. Je retrouve aussi Saleck et Fé que j’avais déjà rencontré à Nouadhibou. Ne trouvant pas d’autocollant du drapeau Mauritanien (je colle les drapeaux de chaque pays traversés sur mon vélo), Saleck me donne un sticker de l’association de protection des ânes battus pour laquelle il travaille. C’est vrai que mon vélo, avec tout son barda, à un peu des allures d’âne surchargé (je ne le bats pas, rassurez-vous)!

Le thé : le « whisky mauritanien »

Le séjour se passe pour le mieux, malgré la chaleur qui est bien là. Celle-ci rend les déplacements en ville fastidieux tant mon t-shirt se retrouve trempé rapidement. Je profite aussi de ce temps d’arrêt pour faire quelques emplettes. J’achète notamment le nécessaire pour faire le thé mauritanien. Ici, ils carburent au thé ! À longueur de journée, ils sont autour de leurs gros réchauds à gaz surmontés d’une petite théière. Ils passent de longues minutes à préparer cette mousse qui caractérise si bien cette décoction super-énergétique !

 Théière, petits verres, sucre, thé, menthe : j’ai tout ce qu’il faut, reste à savoir le faire ! Cher est un des quatre gardes qui surveille la maison. D’après Manu, c’est celui qui fait le meilleur thé. Avec un plaisir immense il m’accueille dans son poste de garde et me dit comment faire : «  Alors tu prends le thé – Tu verses la moitié du paquet de thé dans la théière – tu mets deux verres d’eau si tu veux servir le thé à 3 personnes – tu mets le sucre (beaucoup!), la menthe, on chauffe lentement…etc. » Le moment critique dans la préparation du thé, c’est vraiment la confection de la mousse. Celle-ci occupe la moitié du verre. Elle doit être dense, très consistante. Pour la faire, il faut faire passer le liquide d’un verre à l’autre. Cela peut prendre plusieurs minutes, et moi, j’en mets la moitié à côté ! Pour accélérer les choses, Cher prend le relais et m’aide un peu. Nous trinquons enfin après vingt minutes de préparation. L’opération se répète 3 fois. Le premier thé étant le plus fort de tous, les deux autres plus sucrés. Cet échange avec Cher était vraiment super. Dorénavant je penserai à lui à chaque fois que je me lancerai dans la préparation d’un thé mauritanien.

Pour mon départ, Tom et Manu veulent faire les choses bien. Ils me demandent ce que je veux manger, sans hésiter je demande une sole/ purée au pilon. Quel repas ! Ils invitent quelques amis pour partager ce repas, Saleck et Fé se joignent une dernière fois à nous. Les soles sont superbement préparées, et la purée est comme je les aimes, et attention: je m’y connais ! Bien sûr en apéro, j’ai eu le droit à une dernière Gueuze, pour la route. Le lendemain je quitte cette joyeuse bande de Nouakchott que j’espère revoir un jour. Il me reste moins de 300km pour rejoindre le Sénégal : en route !

Rosso 

Cette route du sud de la Mauritanie ne présente pas grand un intérêt. Peu à peu les arbres apparaissent, les paysages deviennent plus verts, et les bords de routes sont plus peuplés. Des gamins me gueulent « donne-moi cadeau ! » à chaque fois que je passe à proximité. Un d’eux me jette un bâton qui ne m’atteint heureusement pas. Je trace, sans essayer de m’arrêter dans les villages.

Je passe toutefois un très bon moment à 70km au sud de Nouakchott. N’ayant pas de quoi pique-niquer, je décide de m’arrêter à la première proposition de repas venant d’une des tentes de nomade bordant la route. Alors que je pédale à vive allure et le ventre vide, j’entends une femme crier « Monsieur ! Venez manger? » Comme convenu avec moi-même je m’arrête, m’attendant à ce que des gosses viennent m’assiéger en me demandant des cadeaux. Rien de tout ça, j’entre sous la tente, quatre enfants de 1 à 9 ans piochent calmement dans grand plat de riz posé sur le sol. Il y a la dame qui m’a appelé, mais aussi son jeune frère de 25 ans et une autre dame, plus discrète. Je suis convié à partager leur repas. D’emblée je veux mettre les choses au point concernant les prix, je ne veux pas me faire avoir comme un bleu. Ça va faire bientôt 2 mois que je suis en Afrique et je sais qu’il faut demander les prix AVANT ! Mais là je suis surpris, c’est une réelle invitation ! Nous passons un bon moment ensemble, au frais sous cette tente. Je leur parle de mon parcours en Mauritanie, des montagnes suisses (la neige : de la science-fiction ici!) …etc. Le jeune sort sa radio, il a quelques chansons locales sur une clé usb et me les fait écouter. Fièrement il me fait aussi écouter Phil Collins, Michael Jackson, Céline Dion ainsi que la chanson du Titanic en Arabe!
C’est dans ces moments paisibles qu’il est difficile de retourner dans la fournaise et de reprendre la route. Néanmoins, c’est ce que je fais. A chaque village je dois faire face à ces nuées de gosses insupportables qui me prennent pour le Père Noël. L’un d’eux va même jusqu’à me chaparder mon petit drapeau mauritanien que j’avais accroché à l’arrière de mon vélo et qui faisait sensation dans tous les postes de contrôles que je traversais…

Après une dernière nuit dans le sable, j’atteints Rosso. Celle ville est souvent décrite comme un nid de pickpockets, de voleurs, d’arnaqueurs et de douaniers verveux. J’appréhendais un peu. Arrivant à l’heure du midi, je m’arrête dans une gargote pour manger un dernier bout de chameau. Aussitôt, un sénégalais à l’allure sympa s’approche. Il s’appelle « Michel, euh, Mickaël ». Il dit avoir beaucoup voyagé dans toute l’Afrique et connaît très bien les données géographiques des pays alentours. Il me les récite comme s’il lisait une encyclopédie à voix-haute. Aussi, il aime bien les européens qui voyagent à vélo (tiens donc) et me propose de traverser le fleuve Sénégal avec moi pour éviter tous les problèmes. Je suis méfiant, lui demandant son prix, il me ressort tout un speech sur l’amitié et les liens du cœur, bref un Aziz de Tanger junior tout craché (cf. chapitre 5) !

Je pense m’être débarrassé de lui quand je passe le premier contrôle de gendarmerie. Là, sous l’œil inquisiteur des officiers, nous nous serrons la main et nous disons au revoir. Mais cela n’est que du cinéma pour détourner la vigilance des gendarmes, car à peine quelques minutes plus tard, je le retrouve de l’autre côté, près de l’embarcadère. Il a l’air soucieux, car ici les concurrents charlatans sont nombreux. On vient me proposer entre autre du change ou une pirogue pour traverser le fleuve Sénégal qui fait office de frontière. Je décide de continuer à faire confiance à Michel. Je lui donne 1000 francs CFA (2€) pour qu’il négocie la traversée du fleuve auprès des piroguiers. Pendant ce temps, je donne mon passeport aux douaniers qui me font un tampon de sortie du territoire sans même me poser des questions concernant mon visa expiré depuis plusieurs jours ! Ça ne valait vraiment pas la peine de s’en inquiéter!

J’attends quelques minutes, mais au bout d’un moment, je suis forcé de constater que Michel ne revient pas ! Et voilà, me dis-je, il a disparu avec mon argent, je n’aurai jamais du lui faire confiance… Alors que je me dirige vers le groupe de piroguiers, un type vient vers moi : « Michel est arrêté par la police, viens le libérer ! ». Je le suis jusqu’au bâtiment des policiers où je gare mon vélo. On me dirige dans une petite salle sombre où Michel se tient debout, entouré de plusieurs policiers bien balèze. Le chef m’interpelle :

« – Est-ce que vous connaissez ce voleur ? Il vous a prit 1000Frcs !»

– Euh oui, c’est mon guide, c’est moi qui lui ai confié cet argent…

– Vraiment ?! et c’est vrai que vous l’avez appelé de France pour réserver ses services ? »
Oula, mais dans quoi je me suis mis moi, qu’est ce qu’il est allé leur raconter ? Je réponds oui pour prendre sa défense. Aussitôt, ils nous relâchent. Ouf…

La traversée en pirogue ne dure que 5minutes, et Rosso-Sénégal semble tout aussi inhospitalière que sa jumelle mauritanienne. Sans m’attarder, je me dirige vers la sortie de la ville avec Michel. Au moment de nous séparer, je suis surpris de constater qu’il ne me demande rien ! Je sais qu’il attend quelque chose, mais sa passivité me laisse perplexe ! Je lui donne finalement quelques petits billets pour le remercier de ses services. Nous nous séparons bons amis.

Il est 14h, nous sommes le vendredi 7 Octobre, et je lance mon vélo à toute allure sur la route défoncée menant à Saint-Louis.

A suivre ….

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Chapitre 9: Le Sahara Occidental à 35km/h!

Nouadhibou, Baie de l’Etoile, J66

Une maison au bord de l’eau, une chambre et un lit avec des draps propres, des plats de poissons pêchés à 100 mètres de là, une chaleur supportable et une compagnie franco-suisse amicale. Pour savoir comment j’ai atterris dans ce semblant de paradis, revenons une semaine en arrière.

Je vous avais laissé à Tan Tan plage, J58. Déjà, c’était top pour commencer ma traversée du désert. Dans cette auberge-camping tenue par Christine une bretonne, j’y ai trouvé l’El Dorado : une bibliothèque remplie de Picsou Magazine ! Le rêve, en cuisinant, en dînant, en me brossant les dents et en petit-déjeunant, j’avale ces bandes-dessinées de Barks et Don Rosa qui ont bercé mon enfance. Difficile de décoller dans ces conditions, mais il faut y aller. La route jusqu’à Lâayoune, la prochaine étape, est longue, plus de 300 km.

Finalement, il est 9h quand je me décide à enfourcher mon cheval en alu pour partir conquérir ces étendues du « Far South ». Ciel couvert, vent de dos, température douce, je ne pouvais pas entamer le Sahara dans de meilleures conditions. Je vole, je surfe sur le bitume, et ce vent du Nord qui souffle sans discontinuer me porte en une petite journée à 135 km de là, au creux des dunes où je plante ma tente. Caché de la route par une petite Barkhane, la tente manque de s’envoler. Enfin, je peux passer du temps à étudier le ciel, magnifique. Je sors le livre que Paris et Catherine ont dédicacé et je pars à la recherche de Véga, de Pégase, du Cygne ou encore du… Scorpion. Heureusement, ce soir il est au dessus de moi, et pas sous mes pieds. Mission accomplie, je les ai tous trouvés, et je peux dormir tranquille, en me réjouissant d’une nouvelle journée dans le désert.

La route entre Tan Tan et Laâyoune, bien que décrite par mon guide Lonely Planet comme étant longue et monotone, m’émerveille. Dunes de sables gigantesques non loin de la route, bulldozers devant de temps à autre déblayer la route ensevelie à la manière de nos chasse-neige lausannois en plein janvier, Océan Atlantique à un jet de pierre à ma droite, cabanes de pêcheurs isolées, etc… Heureusement, je peux compter sur quelques haltes bien méritées, pour manger et me ravitailler en eau. Ainsi, je m’arrête manger une tajine à Tarfaya, petite ville de 5’000 habitants célèbre grâce à Saint-Exupéry. J’en pars à 13h30, Lâayoune se trouvant à plus de 100 km, je ne pense pas y arriver ce soir, mais là, coup de théâtre: vent ultra puissant en plein dans le dos! Je fonce! 35 km/h de moyenne sans efforts, j’arrive à Laâyoune en 3h30.

Sahara Occidental

La bande de terre aride et inhospitalière coincée entre le Maroc et la Mauritanie se nomme Sahara Occidental. Ancienne colonie espagnole, le Sahara fut laissé aux mains des marocains durant les années 70 alors que les armées du Front Polisario tentaient tout et n’importe quoi pour obtenir leur indépendance. Malheureusement pour eux, Hassan II, rêvant d’un Grand Maroc colonisa cette terre dès qu’elle fut désertée par les espagnols. À première vue, on se demande quel est l’intérêt d’occuper ce bout de désert aux apparences si pauvres. Il s’avère que le sous-sol Sahraouis est potentiellement très riche (uranium, phosphate et possiblement beaucoup d’or et de pétrole), et que ses côtes sont extrêmement poissonneuses. De plus, il abrite l’une des rares routes commerciales transsahariennes bitumées reliant le Maghreb à l’Afrique Noire. Bref, les « colons marocains » ne veulent pas lâcher l’affaire, et les sahraouis sont parfois victimes de discriminations, d’arrestations sommaires et de passages à tabac. La population locale est poussée en périphérie des rares villes du désert (Laâyoune compte tout de même 200’000 habitants!) et stockés dans des banlieues allant de l’habitat en briques aux bidonvilles les plus insalubres.

En Europe, j’avais entendu parler de temps en temps de la cause Sahraouis. Il y a quelques années, j’ai vu ces images des soulèvements populaires en plein cœur de la capitale, aussitôt matés par les forces marocaines. Pourtant, je me suis rendu dans ce pays sans trop savoir à quoi m’attendre. C’est vrai que chez nous, on entend plus parler du Kosovo, de la Palestine ou encore du Tibet. Finalement, je me suis très vite retrouvé plongé au cœur du combat que mènent les militants sahraouis pour l’indépendance de leur nation.

L’interview

Il y a plus d’un mois, à Valence, j’ai rencontré Ahmed. Ce jeune sahraoui est parti pour l’Espagne afin d’acquérir les outils, les contacts et les connaissances nécessaires pour mener à bien sa lutte pour l’indépendance. En l’espace des quelques minutes qu’a duré notre discussion, il a réussi à me résumer toute l’histoire de son peuple, il m’a fait part de ses convictions, de ses espérances. En partant, il me laisse ses coordonnées afin que je le contacte en arrivant à Laâyoune. Ainsi, le soir même de mon entrée dans un centre-ville bondé de 4×4 blanches de l’ONU, je vais manger avec lui et son frère dans un snack quelconque. Aussitôt, je me trouve plongé dans l’ambiance. On se croirait dans les films sur la résistance française durant la 2ème guerre mondiale. Ils s’assoient face à la porte, et ne la quittent rarement des yeux. Ils parlent bas, switchant de l’espagnol au français, en regardant si des gens les écoutent. Ils me demandent si je veux rencontrer et interviewer des « victimes des colons marocains ». J’accepte. Ahmed me contactera demain pour me donner plus d’infos. On se sépare, il est 22h30, je les regarde s’éloigner dans la nuit et je me demande si je les reverrais un jour (bon, ok, j’en rajoute).

Le lendemain, pas de nouvelles. Je tue le temps en partant à la découverte de la ville. Le centre est propre et semble plus riche que de nombreuses villes que j’ai traversé jusque là. Mais quelque chose m’interpelle : les gens avec qui je discute sont souvent originaires de Casa, de Rabat, ou d’Agadir. Mais où sont les Sahraouis? La réponse tombe très vite. A 15h30, mon téléphone sonne. Ahmed: « William, dans 3 minutes en bas de l’hôtel, on a une voiture! ». En un rien de temps, je me trouve à débouler dans les rues de Laâyoune en direction de la périphérie en compagnie de 7 autres personnes, serrés comme des sardines dans cette petite voiture. Ahmed me briefe : Je vais rencontrer une dame qui est devenue aveugle après avoir été battue par des policiers marocains. Ils passent chercher MN, jeune étudiante qui servira d’interprète anglais-arabe. A un croisement, Ahmed sort de la voiture en me lançant un « on reste en contact ». Je comprends donc la nécessité d’avoir une interprète, je ne pensais pas le trouver seul, sans Ahmed.

Dans cette voiture pleine d’inconnus, en route pour une direction mystérieuse, je me demande dans quel pétrin je me suis fourré. La voiture s’arrête devant un petit immeuble, et nous, MN, une autre fille et un homme, sortons de la voiture. Nous pénétrons dans l’habitation. Il fait très sombre, la salle dans laquelle nous nous rendons est recouverte de tapis et de petits matelas parsemés de coussins longent les murs. Une dizaine de femmes sont présentes dans cette pièces, certaines battent une pâte avec un fouet, d’autres font du thé : le terme « pièce à vivre » prend ici tout son sens. D’autres femmes, aux visages graves sont réunies autour d’une dame un peu grosse, avachie sur les banquettes, sont regard est vide, il ne suit personne des yeux : Sahna (ndlr : nom fictif), la victime! Tandis que la pièce se vide, mes compagnons et moi sortons le materiel: un spot pour éclairer le sujet, mon appareil photo posé sur mon petit trépied. Une dame s’installe à côté de Sahna, c’est sa soeur. MN et moi prenons place derrière la camera: l’interview peut commencer. Je sens que c’est très important pour tout le monde dans la pièce qu’un étranger fasse passer le message de leur lutte en dehors des frontières, je prend mon rôle de témoin-messager très au sérieux et tache d’avoir l’air le plus professionnel possible.

Malheureusement, je ne comprends pas tout ce qui m’est raconté. Apparemment Sahna se trouvait avec d’autres militants qui manifestaient dans le calme il y a 2 jours. Lorsque les policiers ont débarqués, ils ont passé à tabac tout le monde, sans distinction, hommes, femmes, enfants. Sahna aurai reçu plusieurs coups au visage, jusqu’à en perdre la vue. Ses amis l’ont bien amenée à l’hôpital militaire de la ville, mais quand les médecins ont appris ce qui était arrivé, une militante sahraouis battue par des policiers marocains, ils l’ont mise à la porte, en la traitant de menteuse, et en disant qu’elle fait de la comédie et qu’elle voit parfaitement. Cela fait donc 2 jours que la pauvre Sahna est ainsi livrée à elle-même, ne sachant pas si elle pourra revoir un jour. Son visage grave laisse paraître le découragement et une immense lassitude. J’essaye de trouver des paroles réconfortantes, elles sont vaines. Elle sourit enfin lorsque je pose en photo avec elle et qu’elle lève les deux doigts pour former un V: « Sahara Libre » me dit-elle…

Vers Dakhla

Le lendemain de cette aventure, je reprends la route. 520km jusqu’à Dakhla, autre grande ville du parcours. Le vent est encore de la partie, je pédale comme un fou, m’arrêtant le moins de fois possible pour ainsi profiter un maximum de ce coup de pouce d’Eole. Ainsi, je fais tout en roulant. Je mets en place le système pour écouter de la musique (très important!), je bois, je mange, j’enlève et remets mon t-shirt suivant les envies, je me mets de la crème solaire, je me coupe les ongles, je me filme, prends des photos, j’arrive même à lire en roulant!

Certes le vent me pousse, mais la route est longue et assez monotone. Ca n’entame pas mon moral qui est au plus haut depuis cette entrée dans le désert, mais je dois passer dans un état second pour faire passer le temps. Temps qui défile à une autre vitesse qu’à l’accoutumé. Tantôt, le temps passe lentement, tantôt à l’instar du vent, il file!

 Les bornes kilométriques m’y aident. J’ai attrappé la route nationale 1 à la borne 800km. Petit à petit, je les ai toutes remontées jusqu’à 2011. Ainsi, je révise les grandes dates de l’Histoire : 1492, 1515, 1848, 1914…etc, puis arrivent les dates, plus récentes, qui correspondent aux années de naissances de proches, ou de moments clés de ma propre histoire. Je me fais le film de ma vie étape par étape, de kilomètres en kilomètres. Des bornes 1988 à 2001, je pense à mon enfance à Paris, et quand nous allions tous les week-end au Havre. Les moments passés avec mes grands-parents et les cousins, les fêtes de famille et les parties de foot chez mamie à Hermeville. Bornes 1996 et 2001, les basculements avec à la clé le départ pour la Suisse. Une vie à refaire, des marques à prendre: la vie de William, acte 2! Et dès 2000 les évènements plus récents: le collège, le gymnase, l’uni. Avec 2011, je me rappelle des moments de rigolade chez Athléticum avec les collègues, mais aussi les moments de rush lorsqu’arrivait les clients qui voulaient louer les skis. Je me replonge à la Sarraz, quand je travaillais chez Drafil, et que j’éventrais les vieux duvets pour récupérer les plumes et les mettre dans l’épuratrice. Ces souvenirs me font sourire : chaussures de skis et duvets, c’est bien la dernière chose utile dans ces contrées.

Sur ces mêmes bornes est inscrit la distance me séparant de la prochaine ville. Le nom de la ville est aussi écrit en arabe, du coup, je m’entraîne à reconnaître les caractères arabes. J’écoute la musique à fond! Passant des accords des touaregs électriques de Tinariwen à la folk hallucinée des Blacks Rebel, du hard énergique de Metallica aux mélodies envoutantes et calme de Sigur Ros. Je chante à tue-tête avec Renaud et les Ogres de Barback. Je suis fier, il ne pleut pas, c’est que je dois assurer ! En même temps , dans le désert…

J’etabli un nouveau record: 190 km ! La nuit m’empêche d’atteindre les 200 km, mais au barrage de police à l’entrée de la ville de Boujdour, je fais connaissance avec les occupants de la première voiture suisse rencontrée au Maroc : François et Philou. François vit entre Genève et Nouadhibou, il y a une maison (on y reviendra); Philou, de Chamonix, vient passer quelques semaines de vacances chez son pote, il n’en ai pas à son coup d’essai, il connaît bien le secteur.

Nous dormons dans le même hôtel, et François m’invite à passer quelques jours chez lui quand j’arriverai à Nouadhibou.
Deux jours plus tard, j’arrive à Dakhla. Entre temps, j’ai passé une nouvelle nuit dans le désert, dans un endroit somptueux. A 500 m de la route, au bord d’une falaise surplombant à la fois l’océan et une sorte de canyon gigantesque. Au fond, je peux apercevoir des pêcheurs et leur campement. Seul bémol, le vent manque de faire valdinguer une nouvelle fois la tente car le sol interdit tout encrage. Je la fixe donc solidement aux sacoches alourdies par des pierres et au vélo.

Dakhla

La baie de Dakhla est célèbre dans le monde entier. Magnifique, elle offre des spots de kitesurf qui attirent les riders du monde entier. Au loin, on peut voir les voiles se détacher sur l’horizon. Je passe une journée dans la ville de Dakhla, mais je n’y trouve aucun intérêt, à l’exception peut-être du fait que je me retrouve presque au cœur d’une émeute. Me baladant naïvement dans la rue, un type m’accoste et me dit de faire demi-tour en me montrant le bout de la rue, et me dit: « Là-bas, gens très mauvais, violence, tu dois pas aller là-bas, il n’y à rien à voir ». En effet, autour de moi les magasins ont tous fermé, les restos et les snacks aussi. Il est 14 heures, et moi qui voulais manger un truc, me voilà bien. Un snack n’a pas encore complètement fermé, il m’accepte à l’intérieur, et j’avale une tajine dans le noir, entre le frigo et les chaises empilées. Dans ce petit snack, les proprios veulent me cacher on dirait. Finalement, je regagne le camping à l’extérieur de la ville sans avoir aperçu les soi-disant émeutiers. J’apprendrais par la suite qu’il y a eu presque 15 morts, et que ces heurts ont étés provoqués par la défaite de l’équipe de foot locale !

A suivre…