A la découverte du monde à 20km/h…

Chapitre 24²: Namaste Sagarmatha, partie 2

Les montagnes autour de nous deviennent plus grandes, les pics plus acérés, les vallées plus encaissées. Les yacks remplacent les mules, les files de porteurs se prolongent à l’horizon, tout comme les groupes composés d’une douzaine de marcheurs bedonnants sentant encore bon la lessive et le savon. Bref, on a dépassé Lukla, nous voilà bel et bien dans le Khumbu, la région des Sherpas et de l’Everest. Désormais, nous avançons vers le Nord, remontant la rivière Dudh Koshi vers les glaciers des hautes altitudes. Après Lukla, tout est donc différent. Les chemins sont plus larges, les villages plus peuplés, les lodges plus grands. Le climat change lui-aussi: plus de nuages, températures moins accablantes.

Roupies

Dans les lodges, nous constatons que les prix augmentent de jours en jours. Et oui, tout est acheminé à dos d’hommes, et le tarif est de 100 roupies (1€) par kilo.
Les bouteilles d’eau qui valent 15 roupies à Kathmandu atteignent ici des sommes dix à vingt fois supérieures. Je suis impressionné que, malgré tout, des personnes dépenses chaque jour jusqu’à dix euros pour s’hydrater alors que l’eau des fontaines et des robinets coule tout droit des sommets, si proches. Pendant ces trois semaines de marche, je n’achète qu’une bouteille que je rempli régulièrement. En revanche, je rajoute de temps à autres des gouttes de micropure afin de purifier l’eau en cas de doutes sur sa provenance. Miro disait:  »I never buy water in mountains. Sometimes problems, but not often ».
Les repas aussi coûtent de plus en plus cher. Nous avons vite fait de manger que des patates ou des pâtes assaisonnées de ketchup. Et malgré les lits que nous arrivons à négocier pour une somme symbolique (les lodges comptent sur l’appétit des marcheurs pour faire entrer l’argent dans les caisses), la somme journalière dépensée au delà de 4’000m, en se serrant la ceinture, est généralement supérieure à 15€, voir 20€. En aval, en mangeant comme des chefs, nous dépensions rarement plus de 10€ par jours.

Le village le plus important de la région se nomme Namche Bazar, à 3’440m et à environ une journée de marche de Lukla. Pour y arriver, le chemin passe et repasse au-dessus de la Dudh koshi river grâce à de longs ponts suspendu environ une dizaine de fois. Les marcheurs ont l’occasion de profiter une dernière fois (une première fois s’ils arrivent de Lukla) des cultures en terrasses avant que le décor ne devienne une fois pour toute minéral. Des moulins à prières géants sur le bord du chemin permettent à tout un chacun de faire un nombre de prières impressionnants en un coup de poignet, tandis que tout bloc erratique, ou cailloux un peu plus gros que la moyenne sert de support d’écriture pour des mantras geant. Ces blocs, ainsi que les stupas et les Mani walls doivent être impérativement contournés par la gauche. Le Capitaine Haddock en sait quelque chose après sa visite au Tibet!

En arrivant à Namche, nous décidons de nous reposer de ces six jours de marche et tous ces dénivelés de montées et de descentes. Le village est étonnant. Situé dans le creux de qui pourrait être une niche d’arrachement, les maisons sont disposées en amphithéâtre, sur plusieurs terrasses. Des magasins de trekking, des lodges, des magasins de souvenirs et d’artisanats, quelques bars et boulangeries, les expéditions en partance pour le toit du monde peuvent profiter une dernière fois de nombreux plaisirs avant d’aller s’exiler dans leur tentes du camp de base. Pour le trekkeur que je suis, c’est surtout l’occasion de prendre une dernière douche avant le retour dans ce même village, dans une semaine.

En recroisant la belge dans les rues de la ville, nous décidons d’aller regarder un film ensemble dans un bar en fin d’après midi. La formule est simple: film en rapport avec l’Everest projeté gratuitement mais consommation obligatoire. Le film en question est Into Thin Air (La tragédie de l’Everest en français) tiré du livre génial de Jon Krakauer, l’auteur d’Into The Wild. En lisant le livre il y a plusieurs mois, j’ai appris de nombreuses choses concernant le déroulement d’une expédition en haute montagne. Les nombreux camps nécessaires, les journées d’efforts, mais aussi les journées d’attentes  interminables pour laisser le corps s’adapter à l’altitude. L’organisation irréprochable que cela demande pour que, lorsque les conditions le permettent, les grimpeurs soient dans leurs tentes au Col Sud (7’900m) prêt à sauter dans leurs crampons des que l’occasion se presente ( il y a deux semaines en Mai où la meteo peut être suffisament bonne pour permetre une ascension). Lorsqu’en décembre, j’ai participé à cette expédition à l’Aconcagua, j’ai pu entrevoir la difficulté et l’effort que demande une ascension dans en tres haute altitude. Réduit à l’état de zombie à 6’500m, j’ose à peine imaginer dans quel état je serai 2’000m plus haut.
Jon krakauer, écrivain-journaliste, mais aussi alpiniste confirmé, prend part à une expédition commerciale afin de couvrir l’ascension pour le magazine Outside. Guidé par l’un des meilleur guide de l’époque, il arrive au sommet le 8 mai 1996. A peine a-t-il commencé a descendre qu’une tempête arrive. Le nombre de personnes présentes sur la montagne ce jour-ci pose de sérieux problèmes, et les petites erreurs d’organisation cumulées pendant toutes ces semaines d’ascension causeront la mort de 5 personnes dans la tempête. Le récit de la tragédie est haletant, et le livre en soit fait partie, selon moi, des classiques de la littérature de montagne. Malheureusement, le film est de piètre qualité et reflète mal la réalité d’une ascension d’un sommet de plus de 8’000m.

Coïncidences

En buvant un vrai café à une terrasse d’une des boulangeries, je constate qu’un nouveau-venu se trouve à notre table. Entre Caitlin et Kesa se trouve un jeune chilien qu’elles ont rencontré un peu plus tôt dans les ruelles de Namche. Très vite se joignent à nous,  trois de ses amis. Ils commandent à leurs tour un café puis se présentent. Ils font partie d’une expédition chilienne en route pour le camp de base. Si tout va bien, ils seront au sommet dans six semaines. Les minutes passent, les conversations vont bon train. Je suis fasciné par ce qui leur attend et eux sont captivés par mon voyage à vélo. L’un d’eux est professeur en éco-tourisme à Santiago. Après avoir marché plusieurs jours dans la région du Cerro de Plomo en novembre dernier au Chili (cf. chapitre 15), je suis rentré en stop à Santiago. Une voiture s’arrete, et je suis ramene dans la capitale chilienne par deux étudiants en éco-tourisme justement. J’avais même oublié mes bâtons de marche dans leur pick-up et du les rechercher à leur bureau le lendemain. L’un d’eux s’appelait Pablo, et quand je demande au professeur s’il connaît un Pablo, toute la tablée éclate de rire:  » there is so many Pablo in Chile ! ».

Imposant avec ses cheveux long de métalleux, Gabriel est déjà monté au sommet du Lhotse, somme voisin de 8’516m. C’est un des guides cadre de l’expédition. Il me dit aussi qu’il était avec quelques clients sur l’Aconcagua il y a quelques temps. Intrigués, on essaye de se souvenir du jour où nous étions en route pour le sommet. Pour moi, c’était le 7 décembre, et eux y etaient le 5! J’essaye de me rappeler d’une éventuelle expédition chilienne, mais rien ne me revient. Puis, je pense à Eloi, le jeune français grimpant seul avec qui j’avais sympathisé. Il est monté au sommet deux jours avant mon propre Summit Day. Et il me semble me rappeler qu’il avait atteint le sommet en compagnie de quelques chiliens. Quand je leur parle d’Eloi, Gabriel s’exclame:  »aah Eloi! Yes I remember ! He was in love with one of our girls! ». Comme j’ai encore quelques photos de l’ascension sur la carte mémoire de mon appareil, j’en inspecte quelques unes. Exclamation générale sur une photo de notre camp à Nido de Condores :  » HEY, it’s our tents! ». Leurs tentes sont effectivement au premier plan de ma photo! On en revient pas, de se rencontrer au Népal et d’enfin faire connaissance après avoir escaladé l’Aconcagua presque ensemble!
Après un moment de silence, étourdis par cette coïncidence, les conversations reprennent. Mon voisin de droite, Jose, me demande de lui raconter mon séjour au pied du Cerro del Plomo car il connaît bien le coin. Je lui raconte alors comment je suis rentré en stop, oubliant mes batons dans un pick-up. C’est a ce moment-la qu’il tilte.  »Hey, t’es le gars qu’est venu chercher les bâtons oubliés dans la voiture de mon frère Pablo!! »,  »oui »,  »tu te rappelles pas, c’est moi qui te les ai tendus! Et t’avais meme apporté des biscuits. »
Là, c’est vraiment trop fort. Je suis entouré de gens que j’ai rencontré au Chili sans le savoir on dirait! J’en reviens pas, les chiliens non plus. Le monde est petit comme on dit.
Encore hilaires après cette série de coïncidences, nous nous séparons en espérant nous croiser aux alentours du camp de base. au cas oû je ne les revois pas, je leur souhaite bonne chance pour leur ascension.

En route pour les hautes altitudes

Dans les superette de Namche, on peut facilement reconnaître les personnes qui descendent et celles qui montent: des snickers pour qui attaque la montée, des bières et des pansements pour les pieds pour ceux qu’en on finit avec les denivelés positifs. On n’échappe pas à la règle, avant de reprendre notre marche vers Sagarmatha, nous faisons le plein, profitant des dernières barres de chocolat à 60 roupies avant longtemps.

Mercredi 28 mars, nous nous remettons en route. Pour atteindre le camp de base de l’Everest, il existe plusieurs options. Le chemin le plus courrue est celui qui suit la vallée principale et qui permet de visiter de beaux villages (Tengboche par exemple) et de marcher sur les traces d’Hillary et Tenzing. Puis, il est possible de s’engager dans des vallées parallèle, retrouvant le camp de base (situé plus à l’est) après avoir traverser un ou plusieurs cols haut perchés. Ces vallées, celle de Thame ( à l’extrême ouest ) et de Gokyo (au milieu) en l’occurrence, sont superbes, et présente un point positif non-negligable: elles sont moins fréquentées! Ainsi nous nous rendons dans la vallée de Gokyo, séparé du camp de base par le Cho La, col glacé à 5’360m. Cette vallée est célèbre pour ces cinq lacs périglaciaires qui la remontent jusqu’au pied du Cho Oyu, la 8eme plus haute montagne au monde. Au niveau du petit village de Gokyo, il est possible de monter au sommet d’une  »butte », le Gokyo Peak, afin de jouir d’un panorama imprenable sur l’Everest et ses voisins. C’est donc dans l’intension de gravir ce petit sommet ainsi que ce col que nous nous engageons dans cette vallée.

Les choses serieuses arrivent, il va falloir bien gérer notre montée afin de souffrir le moins possible de l’altitude. Avec Caitlin et Kesa, on sélectionné les quelques endroits où nous pensons qu’il est judicieux de s’arrêter. Callum et Georgia nous laissent gérer et nous font confiance. Nous mettons ainsi le cap sur Phortse. Ce village est un peu à l’écart des principaux sentiers, et nous permettra par la suite de remonter la vallée de Gokyo sur le versant le moins visité. À Phortse se trouve aussi une école d’escalade pour Sherpas fondée par Alex Lowe, un célèbre alpiniste américain décédé il y a quinze ans dans une avalanche.

Kesa et Caitlin nous l’avaient dit, il y a des gens du Montana qu’elles connaissent qui sont aussi en route pour l’Everest. Il s’agit d’une expédition américaine du National Geographic menée par Conrad Anker, le fameux alpiniste ayant découvert le corps de Mallory. Nous étions donc destinés à croiser une floppée de personnes que nos américaines connaissaient) http://adventure.nationalgeographic.com/adventure/everest/american-expedition-2012/ ). En arrivant à Phortse, il s’avère que plusieurs membres de l’expédition y sont présent, ainsi que Max, le fils de la famille Anker, que Kesa connait bien pour etre sortie plusieurs années avec lui. ( Max qui se rend aussi au camp de base, mais pas pour la durée de l’expédition).
Ainsi, nous passons la soirée à discuter et jouer aux cartes avec ces alpinistes de renommée internationale. Conrad reste en retrait tout du long, on voit qu’il a la tête ailleurs. Occasionnellement, il parle avec un des sherpas de l’installation des camps d’altitude et des cordes fixes. En revanche, je trouve Max et Cory, alpiniste-photographe de seulement 28 ans qui va escalader l’arête sud-ouest avec Conrad, extrêmement sympathique et je me réjouis de les retrouver au camp de base dans quelques jours.

Le lendemain, après une dernière tasse de thé avec l’équipe du National Geographic qui part en direction du camp de base via la vallée principale, nous reprenons notre marche vers Gokyo. Les montées sont désormais plus douces et régulières. Aussi, pour le moral cela aide de savoir que chaque mètre gagné ne sera pas perdu le lendemain lors d’une descente vers un pont suspendu. Désormais, nous montons pour de bon, bientôt, nous serons à 5’000m!

Gokyo Peak!

Dans le but de ne pas monter trop vite, nous raccourcissons nos étapes, commençons entre 8 et 9h et non plus à 6h. Les températures, chaque matin plus fraîches au point de faire geler l’eau de nos gourdes, ne nous poussent pas non plus à un départ matinal. Le  »soir », nous nous arrêtons entre 12h et 14h, et profitons des dernières heures de jour, et de températures clémentes pour lire et écrire dans nos carnets. Parfois je pars marcher quelques heures dans le but de gravir de précieux mètres permettant de m’acclimater plus rapidement. De retour au lodge, je joue parfois aux échecs. Callum trimballe avec lui un petit damier, et nous entamons une lutte acharnée en plusieurs manches. Comme aux play-off, le meilleur des sept parties se verra offrir un plat de momo par le perdant! Finalement, entre jeux, lectures et repas les soirées passes vite car à 20h, tout le monde dort, y compris le maître du lodge.

A Nha, entre Phortse et Gokyo, le seul bâtiment du lieu-dit se trouve être un lodge. Le propriétaire et un grand sherpa de plus d’1m80 (!), Da Nuru, qui a escaladé 14 fois l’Everest! Il sera encore de la partie cette année-ci car il rejoint demain l’équipe de …Conrad Anker! Il nous donne rendez-vous au camp de base et nous promet de nous y offrir un thé.

Finalement, au jour 10, nous arrivons à Gokyo ( 4’800m). Les fameux lacs qui parsèment le flanc droit de la vallée sont gelés, et excite Georgia comme pas possible car elle n’a jamais vu de lacs gelés de sa vie. C’est sûr qu’en Australie il doit pas en avoir beaucoup! Au-dessus du village se dresse le Gokyo Peak, 5’360m, qui ressemble plutôt à une colline qu’à un pic comparé aux géants environnant, notamment le Cho Oyu qui ferme la vallée. L’étape de jour ayant été particulièrement courte, je décide de laisser mes compagnons se reposer et de partir en direction d’un col voisin, le Ranjo La, 5’360m, afin de m’acclimater. Je pars tard, et le temps tourne rapidement. Finalement, à 200m du col je dois faire demi tour. Il était temps! La neige a recouvert le chemin que j’égare, et les m’empêchent de me repérer. C’est à taton que je retrouve les rives du lac qui me ramènent jusqu’à Gokyo.

Les premiers effets de l’altitude et des kilos portés superflus se font sentir: Callum est en petite forme. En revanche je suis épaté par les américaines qui continuent à donner le rythme et ne semble ressentir auncune fatigue ni mal d’altitude. Et pour cause, ce sont les premières à proposer un lever ultra matinal le lendemain pour aller admirer le lever de soleil du haut du Gokyo Peak. Callum n’est pas de la partie, trop mal en point, et Georgia entamera l’ascension de son côté quand les températures seront moins  »extrêmes ».
C’est ainsi qu’à 3h45 du matin, par -10°C, nous sortons du village et commençons à arracher les premiers mètres à ce  »pic ». Le ciel est splendide, jamais je n’ai vu autant d’étoiles meme dans le Sahara. Mais mal nous en prend de nous arrêter pour les admirer: la moindre minute d’inaction plonge l’extrémité de nos membres dans un engourdissement qu’il est difficile a calmer. Durant toute la marche, j’agite mes doigts et orteils, et je bénit mon bonnet qui descend juste assez bas pour protéger l’entier de mes oreilles. La montée et longue, et à la lueure de ma lampe, je tache de repérer le sentier qui se perd dans la pierraille. Peu à peu le ciel s’eclairci, les montagnes apparaissent plus clairement, et enfin nous pouvons avancer sans l’aide de nos frontales. Apres une ascension au temps record de 1h40 nous arrivons aux drapeaux de prières sommitaux. Le panorama y est imprenable et enfin nous avons le droit à une vue digne de ce nom sur le Mt Everest. Celui ci se détache parfaitement sur l’horizon, offrant un contre-jour splendide tandis que le soleil se lève derrière lui. Les mains sous les aisselles pour les réchauffer, nous contemplons ce lever de soleil magique auquel nous avons le privilège d’assister. C’est à ce moment là que je sors le drapeau du Népal que j’ai emporté avec moi dans le but de m’en servir comme  »feuille de vigne » en prenant la pose d’une manière un peu particulière. Ni une ni deux, je me déshabille, tend à Kesa l’appareil photo, et place le drapeau à la forme si particulière contre mon caleçon (que j’ai tout de même gardé). Le supplice terminé, je me revêtie et fait poser Kesa et Caitlin top-less avec le même attribut. Elle se targeront d’avoir été ce matin là  »the highest top-less girls in the world! »
En redescendant, nous croisons de nombreuses personnes montant à leurs tours au sommet et…Georgia! Elle me fait rire, vêtue d’une doudoune fashion arrivant à mi-cuisse, avançant lentement vers le sommet. Néanmoins je suis impressionné par les performances de cette fille qui en veut malgré le fait qu’elle n’a jamais fait de vraie marche avant ce trek!

Jour 11, Cho La pass, 5’368m

Deux jours après cette ascension glaciale et après avoir traversé pendant une heure un impressionnant glacier, nous sommes prêt à entreprendre l’ascension du Cho La, le col rejoignant la vallée du Khumbu où se trouve le camp de base. Callum va un peu mieux, et se fait à l’altitude.
On nous avait annoncer l’ascension du Cho La comme étant terrible. Sur les cartes, il est mentionné qu’il ne faut pas s’y aventurer sans guide ni équipement de grimpe. Pourtant, nous gravissons ce col sans soucis majeur, et les filles, Kesa et Caitlin le survolent littéralement. Alors que Callum prend son temps et que je marche à mon rythme, le duo d’enfer arrive au sommet en un rien de temps. Quand j’y arrive à mon tour, j’ai le plaisir de retrouver Pierre, le français rencontré lors de mon premier repas à Kathmandu. Depuis Shivalaya, j’ai marché sur ses pas et c’est maintenant, après onze jours de marche que je le ratrappe enfin. Dés lors, et jusqu’au retour à Kathmandu, nos chemins se croiseront de nombreuses fois.
En traversant le glacier au sommet du Cho La, et en basculant dans la Khumbu valley sous l’oeil inquisiteur de l’Ama Dablam, je ressent quelque chose de fort. Enfin, j’arrive au pied de l’Everest! Je sens, tel un aimant, qu’il m’attire de manière toujours plus puissante. Les kilomètres qui m’en séparent s’effilochent et je me languis d’enfin caresser les orteils de la bête. Mais chaque choses en son temps. Tout d’abord, il faut prendre garde à ne pas chuter. La descente du Cho La est vertigineuse et d’autant plus dangereuse que la vue que celle-ci offre nous incite peu à regarder nos pieds. L’Ama Dablam, certainement la montagne la plus belle, la plus esthétique et la plus pure que j’ai vu depuis l’Aiguille de la Tsa se dresse face à nous, de l’autre côté de la vallée. Et sur notre droite, un mur impressionnant cache toute autre montagne: la face Nord du Cholatse. Dans un environnement pareil, sous un soleil qui crache enfin les quelques celsius qui nous ont tant fait défaut dans la vallée de Gokyo, je ne peux m’empêcher de me déshabiller une nouvelle fois et de poser nu avec le drapeau népalais à la bonne place. Les photos que Kesa prend sont magistrales et vaudront de nombreux commentaires sur facebook.

La route continue, longeant enfin la langue du glacier du Khumbu. Les montagnes qui ferment la vallée approchent, et le terminus de notre marche aussi. L’Everest, situé sur notre droite mais caché par ses voisins, n’est pas visible, mais le spectacle est au rendez-vous à chaque minute. Par exemple, il y a ces caravanes de yacks transportant le matériel d’expédition qu’il faut laisser passer. Pour eux aussi le voyage est long et pénible, la dépouille d’un des leurs, fraîchement décédé près du camp de base en témoigne.

Gorak Shep, Kala Pathar et EBC: terminus

Voilà, Gorak Shep, 5’140m, dernier village de lodge avant le Tibet. Si seulement j’avais cordes, crampons, piolet… et des compétences, je les aurais enjambées ces montagnes de rien du tout pour aller visiter ce pays et cette culture tibétaine que je rêve de découvrir. Au lieu de ça, nous posons les armes, ou plutôt les sacs et gravissons les dernières moraines jusqu’au camp de base. Georgia et Callum sont restés se reposer un peu plus longtemps au village précédent, et nous espérons le croiser sur le chemin du retour. Du coup, c’est avec les Kesa et Caitlin que j’arrive à l’entrée du camp de base. Quelques cairns, des drapeaux de prières, et c’est tout. Pas même une vue sur l’Everest qu’il n’est pas possible de contempler du camp de base (pour ça il faut grimper en haut du Kala Pathar, ce que nous feront le lendemain). La plus part des trekkeurs s’arrêtent là, mais nous, nous avons un endroit oû aller. Grâce à mes deux américaines, véritables laisser-passer pour l’occasion, je pénètre au coeur même de ce camp gigantesque. Nous nous rendons auprès des tentes North Face de l’expédition de Conrad Anker pour y retrouver Max et Nuru qui tiennent parole et nous offrent le thé. Partout autour de nous, et sur une large étendue, c’est l’effervescence. Le glacier se voit couvert chaque jour de nouvelles tentes abritant les 22 expéditions présentent ce printemps-ci.

Guidé par Max, nous slalomons entre les abris de toiles jusqu’à la chute de glace du Khumbu. C’est de là que les alpinistes commencent leur ascension. Véritable chaos de glace, ces blocs de seracs aussi grands que des maisons se détachent chaque jours sans prévenir du glacier. Du camp de base, les alpinistes peuvent entendre la glace craquer et avaler les échelles et cordes fixes posées quelques jours aupravant. C’est cette Khumbu Ice Fall que les prétendants au sommet doivent gravir en premier lieu pour atteindre le camp I. Gabriel, le chilien, disait  »c’est comme une roulette russe géante ». Heureusement, pour nous trekkeurs, la route s’arrête là, et nous profitons de l’invitation à déjeuner de l’expédition d’Anker (!) pour passer le témoin aux alpinistes. Ce dejeuner permet de tater d’encore plus près une expédition Himalayenne. On donne des conseils concernant l’hydratation, l’hygiène qu’il faut avoir durant ces semaines au camp de base…etc. cela me replonge quelques mois en arrière à l’Aconcagua!

Après l’EBC, et du Gokyo Peak, c’est au tour du Kala Pathar. Petit sommet au pied du Pumo Ri, le Kala Pathar permet de contempler au plus près le Mont Everest. Au petit matin, avant le lever du jours, je fais équipe avec Kesa et Caitlin et ensemble nous atteignons le sommet, à 5’550m, juste à temps pour contempler le lever du soleil. Encore une fois, c’est magnifique. Nuptse, Pumo Ri, Cho Oyu et bien sûr Mr Sagatmatha sont au rendez-vous. Alors que les autres, frigorifiés redescendent à toute allure, je reste une heure au sommet à contempler une dernière fois ce panorama époustouflant avant la longue marche de retour vers Kathmandu.

Retour sur Terre

Deux semaines, c’est ce qui m’aura fallut pour atteindre le sommet du Kala Pathar. Il me faudra 5 jours pour rentrer à Shivalaya. Tout d’abord, nous rentrons tous les cinq jusqu’à Lukla en s’arrêtant une demie journée à Namche. Fidèles à la tradition, nous allons acheter des bières dans la superettes (et non des snickers) et trinquons à notre santé. Notre tête n’est plus à la montagne. Dans nos discussions, les mots  »steak » et  » do nothing  » reviennent de plus en plus régulièrement. Finalement, à Lukla, nous nous séparons. Callum, Georgia, Kesa et Caitlin prennent l’avion pour Kathmandu tandis que je rentre à pieds jusqu’à Shivalaya. Quand, je me retrouve seul sur le chemin parcouru en groupe deux semaines auparavant,  à assister au va et viens des avions, mon estomac se met en boule. La nostalgie des bons moments m’envahi  à chaque pas, à chaque repère, a chaque étape clé du trajet aller. Je les imagine, assis a une bonne table de Thamel a manger un beau steak bien saignant. Je ne tiens plus, j’accelère le pas!

Afin de me motiver, je me mets en mode turbo: j’avale les denivelés, dévorant les kilomètres, marche du lever au coucher du soleil. Ce retour, qui aurai pu être pénible, s’est transforme en véritable défi. L’effort intense et permanent que je me suis imposé l’a rendu aussi mythique que l’aller, mais dans une connotation plus sportive.
Le premier soir, j’arrive au niveau du col Taksindu. Au passage, je passe dans la fameuse auberge où les posters de bébés avec des poses ridicules nous ont fait tant rire. Buvant un thé avec la reine mère du lodge, je négocie le poster  »sorry let me enjoy » que je rapporterai tel un trophée auprès de mes amis. Le deuxième jour est un véritable marathon: +2’300m et -3’800m de denivelés. Je franchis le col du Lamjura, passe devant un, puis deux lodges où nous nous étions arrêtés pour dormir. Un moment donné, je fais un bout de chemin avec un jeune sherpa. La pente, il la devalle, et par conséquent, il me force à encore accélérer mon rythme. Lorsqu’il jette de temps à autres un oeil par dessus son épaule et qu’il constate que je suis toujours là, il s’exclame  »oh, you are very fast  ». Quel compliment de la part d’un sherpa! Finalement, dans l’ascension d’un dernier col, alors que la nuit tombe, je le depasse pour de bon. Sahib 1, Sherpa 0!

Quand je m’arrête pour souffler quelques instants avant la tombée de la nuit, les commentaires des locaux sont admiratifs quand je leur dit d’où je viens, j’ai presque l’impression d’être l’un des leurs! Ces encouragements me donnent l’énergie suffisante pour franchir ce dernier col alors que le nuit s’installe progressivement et que le brouillard prend un malin plaisir à s’inviter à la fête. À la lueur de ma lampe frontale, je tente de trouver mon chemin jusqu’au col. J’ai de la chance, je sens que j’ai encore une certaine réserve d’énergie. Je sens qu’il est bel et bien possible que j’arrive à Shivalaya ce même soir, me permettant ainsi d’attraper le bus du lendemain, prenant la piste a 6h. La descente finale me prend presque deux heures. Le brouillard ne me facilite pas la tâche, et les batteries de ma lampe sont presque vides. L’ambiance mystique que confère ce brouillard ainsi que le suspens induit par le fait que ma lampe peut s’eteindre a tout moment rend la descente mémorable. Je me sens  léger malgre les 14h de marche quasi ininterrompue.  Néanmoins je descends  prudemment, prenant le temps nécessaire à assurer chaque pas. Tomber maintenant, ce serait trop bête!

Finalement, c’est à 22h que je débarque dans le village endormi de Shivalaya. Deux jours, c’est ce qu’il m’aura fallu pour rentrer depuis Lukla alors qu’il nous en avait fallu 5 à l’aller. Grâce à ce cravachage constant, je vais pouvoir prendre le bus du lendemain matin avec mon vélo, et arriver à Kathmandu le soir même. Apres ces trois semaines de marche, il n’est pas question que je rempile avec trois jours supplémentaire de vélo sur des routes que j’ai déjà fréquentées.

Le voyage en bus est mythique. 12h passées sur le toit avec mon vélo, tantôt accompagné parfois d’une vingtaine de personnes qui prennent appuis constamment sur les rayons de mes roues que j’entends hurler de douleur. Quand le toit du bus devient plus intimiste, j’ai le droit à toutes sortes de questions. Par exemple, un compagnons de route me lance soudainement  »que penses-tu du sexe? » ??!!!
Après lui avoir répondu et donné mon avis, il me dit, les yeux rêveurs perdus dans le lointain  »je pense que c’est beaucoup d’émotion et beaucoup d’amour ». Il me dit qu’auncue relation n’est possible avant le mariage au Népal, et à 26ans, il manifestait à mes yeux un besoin assez urgent de se trouver une épouse !

J’arrive à Kathmandu de nuit et pose les pieds à terre avec joie après avoir passé une journée cramponné au toit de ce bus déglingué. Une fois mes quartiers pris au Prince Hôtel, j’ai vite fait de retrouver les Autres et de satisfaire mes envies de steak et de  »do nothing ». En effet, ce sont huit jours de far niente que je m’occtroie dans la capitale avant de retourner sur les routes. Cette fois-ci, cap a l’Ouest, sur Dehli.

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6 Réponses

  1. Henri

    Salut parrain tes récits sont formidables je t embrasse bien fort henri

    3 mai 2012 à 4 h 25 min

    • Je te dédicace les rhinos du chapitre 25 Henri!!!

      6 mai 2012 à 18 h 18 min

  2. alfonso collado aragones

    He leido tu ultimo relato sobre el Everest , deven ser imponentes y maravillosas las vistas espero que hagas muchas fotos para hacerme una idea……….CUIDATE…….

    2 mai 2012 à 13 h 22 min

  3. Guillaume Dudu

    Bravo William ! Superbe récit! On continue à te suivre de notre fauteuil….
    Chao de Hanoi

    26 avril 2012 à 3 h 31 min

  4. Couvercelle béatrice

    je t’admire William pour ce voyage, en solo, en vélo,,, tes résumés sont super bien écrits. Tu pourrais te lancer dans le journalisme je pense…. Biz. Béatrice

    24 avril 2012 à 17 h 33 min

  5. famille Brunet

    William ton « feuilleton » est plus que passionnant!!! Vite, la suite!!!!

    24 avril 2012 à 16 h 49 min

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